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Sukkwan Island de David Vann

25 mars 2011

J’ai lu ce livre il y a quelques semaines mais je ne parviens à écrire ma chronique qu’aujourd’hui comme si ce livre devait être digéré. Il y a des livres qui vous marquent de manière indélébile et bien celui-ci est de ceux-là.

Ce livre est à la fois magnifique et brutal, grand et glaçant, dur mais indispensable, il vous entraîne dans un voyage en enfer, un cauchemar dans l’âme humaine.

Jim, père divorcé décide d’emmener son fils de 13 ans durant un an sur une île, au sud de l’Alaska, seulement accessible par bateau ou hydravion. Un an pour se découvir, se retrouver, revenir aux sources. La rigueur de cette vie de Robinson, le froid, les faiblesses du père transforment vite ce séjour en calvaire. La situation est ingérable, la peur paralyse, la folie guette. Jusqu’au moment où tout bascule. Je ne peu en dire trop sans « briser » le resort dramatique du livre…

L’auteur nous entraîne dans un récit qui prend littéralement aux tripes. Ce nature writing est un grand roman. La nature y est décrite à la perfection, l’hiver, par le froid, la peur, la faim qu’il représente, devient un personnage à part entière du livre.

Il faut se faire violence pour lire ce livre car il fait souffrir mais l’on en sort grandit.

Ce roman a obtenu le prix Médicis étranger 2010 ainsi que le prix des lecteurs de l’Express.

Merci Jérémie pour le pret de ce grand roman.

Ha, lança Roy. Mais ensuite ?
La suite devient trop compliquée à raconter. Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille.

Tu crois que tout est parti en vrille quand tu t’es marié avec Maman ?
Son père le dévisagea d’un oeil qui prouva à Roy qu’il était allé trop loin. Non, c’est parti en vrille un peu avant, je crois. Mais difficile de dire quand. Ils ne connaissaient pas cet endroit ni son mode de vie, ils se connaissaient mal l’un l’autre. Roy avait treize ans cet été là, l’été suivant son année de cinquième à Santa Rosa, en Californie, où il avait vécu chez sa mère, avait pris des cours de trombone et de foot, était allé au cinéma et à l’école en centre-ville. Son père avait été dentiste à Fairbanks.

Ils s’installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tlevak, au nord-ouest du parc national de South Prince of Wales et à environ quatre-vingts kilomètres de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. Une montagne de six cents mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d’autres sommets jusqu’à l’embouchure de la baie et au-delà. L’île où ils s’installaient, Sukkwan Island, s’étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c’étaient des kilomètres d’épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d’ours, d’élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagne et de gloutons. Un endroit semblable à Ketchikan, où Roy avait vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, mais en plus sauvage et en plus effrayant maintenant qu’il n’y était plus habitué.

Tandis qu’ils survolaient les lieux, Roy observait le reflet de l’avion jaune qui se détachait sur celui, plus grand, des montagnes vert sombre et du ciel bleu. Il vit la cime des arbres se rapprocher de chaque côté de l’appareil, et quand ils amerrirent des gerbes d’eau giclèrent de toute part. Le père de Roy sortit la tête par la fenêtre latérale, sourire aux lèvres, impatient. L’espace d’un instant, Roy eut la sensa tion de débarquer sur une terre féerique, un endroit irréel. Ils se mirent à l’ouvrage. Ils avaient emporté autant de matériel que l’avion pouvait en contenir. Debout sur un des flotteurs, son père gonfla le Zodiac avec la pompe à pied pendant que Roy aidait le pilote à décharger le moteur Johnson six chevaux au-dessus de la poupe où il patienta, suspendu dans le vide, jusqu’à ce que l’embarcation fût prête. Ils l’y fixèrent, chargèrent le bateau de bidons d’essence et de jerrycans qui composèrent le premier voyage. Son père le fit
en solitaire tandis que Roy, anxieux, attendait dans la carlingue avec le pilote qui ne cessait pas de parler.

Pas très loin de Haines, c’est là que j’ai essayé. J’y suis jamais allé, fit Roy. Eh ben, comme je te disais, tu y trouves des saumons et des
ours, et tout un tas de trucs qu’une grande majorité d’humains n’aura jamais, mais c’est tout ce que tu y trouves, et ça inclut une vraie solitude sans personne autour. Roy ne répondit rien. C’est bizarre, c’est tout. Les gens emmènent rarement leurs gosses avec eux. Et la plupart emportent de la nourriture.

De la nourriture, ils en avaient apporté, du moins pour les deux premières semaines, ainsi que les denrées indispensables : farine et haricots, sel et sucre, sucre brun pour fumer le gibier. Des fruits en conserve. Mais ils comptaient vivre de chasse et de pêche. C’était leur plan. Ils mangeraient du saumon frais, des truites Dolly Varden, des palourdes, des crabes et tout ce qu’ils parviendraient à abattre – cerfs, ours, mouflons, chèvres, élans. Ils avaient embarqué deux carabines, un fusil et un pistolet. Tout ira bien, dit le pilote. Ouais, fit Roy. Et je viendrai jeter un oeil de temps à autre.

Lorsque le père de Roy revint, il affichait un large sourire qu’il essayait de dissimuler en évitant le regard de son fils tandis qu’ils déchargeaient l’équipement de radio dans une boîte étanche, les armes dans des étuis imperméables, le matériel de pêche, les premières conserves et les outils rangés dans des caisses. Puis il fallut à nouveau écouter le pilote pendant que son père s’éloignait en une légère courbe, laissant dans son sillage une petite traînée blanche qui s’apaisait rapidement en vaguelettes sombres, comme si elles ne pouvaient déranger qu’un minuscule coin du monde et que, de ses tréfonds, cette région se ravalerait elle-même en quelques instants. L’eau était limpide mais suffisamment profonde, même si près de la côte, pour que Roy n’en voie pas le fond. Plus près de la rive, par contre, à la limite du miroitement, il devinait les formes floues des branches et des pierres sous la surface.

♦ Sukkwan Island de David Vann

traduit de l’américain par Laura Derajinski

ISBN : 978-2-35178-030-5

Parution : 07/01/10

200 pages, 21,70 euros

17 commentaires leave one →
  1. Jérémie permalink
    25 mars 2011 17 h 22 min

    Entièrement d’accord avec ta chronique Delphine : je ne pense pas non plus que quiconque puisse revenir indemne de Sukkwan Island donc gros avertissement pour les âmes et estomacs sensibles ! Dans la vraie vie, lorsque l’auteur avait 15 ans son père lui a proposé de l’accompagner pendant 1 an en Alaska : l’auteur a décliné la proposition et 3 mois après son père se suicidait. Dans le livre, l’adolescent relève le défi de cette aventure et… la suite vous la découvrirez si vous êtes toujours décidés à lire ce roman dont vous n’oublierez jamais le désormais légendaire « twist »de la page 113 !

    • 25 mars 2011 17 h 30 min

      Je ne connaissai pas cela sur l’auteur, le roman en est d’autant plus troublant !
      La page 113 reste un traumatisme pour moi.

      • Jérémie permalink
        25 mars 2011 17 h 35 min

        Et oui : 10 ans pour accoucher de cette œuvre puis 15 encore pour trouver un éditeur ! Je ne peux que te conseiller de regarder La Grande Librairie sur France 5 le jeudi soir : beaucoup d’infos sur les auteurs et souvent la découverte de librairies insolites qui font rêver…

        • 25 mars 2011 17 h 40 min

          C’est vrai que c’est une emission vraiment interessante, je la regarde en generale en différée sur le site de la chaine.

  2. 25 mars 2011 23 h 11 min

    J’ai déjà lu de bonnes critiques de ce livre, qui m’ont donné envie de le lire, comme la tienne. Cette fois, je le note dans mes tablettes. Je suis prévenue, et je sais à quoi m’en tenir question émotions fortes. ça tombe bien car j’adore les livres qui me bouleversent et qui me font réfléchir.

  3. 26 mars 2011 9 h 02 min

    Je le note !

  4. 27 mars 2011 10 h 46 min

    Un énorme coup de coeur pour moi !

  5. 3 avril 2011 16 h 35 min

    On me l’a offert très récemment… Je pense que ça sera sûrement ma prochaine lecture !😉

    • 3 avril 2011 16 h 56 min

      Prépares toi à un livre qui restera ancré en toi ! Bonne lecture !

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